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Société d'Histoire et d'Archéologie

Archéologie d’une ville médiévale bourbonnaise : Souvigny

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La renommée de Souvigny tient en grande partie à la présence sur ce site d’un prieuré qui dépendait de la puissante abbaye de Cluny. Cet établissement a longtemps focalisé l’attention des historiens et des archéologues qui se sont peu intéressés à la ville médiévale s’étendant, non seulement aux abords de l’ensemble prieural, mais aussi autour de la résidence seigneuriale que les Bourbons possédaient en ce lieu.

 

Quand les travaux urbains suscitent des découvertes

Dans le courant des années 2000, la municipalité a initié un projet de réaménagement du centre ancien qui visait à paver le sol de plusieurs rues et espaces publics, ainsi qu’à refaire différents réseaux souterrains. À la demande du ministère de la Culture, ces travaux ont été accompagnés de quatre campagnes de fouilles préventives qui se sont déroulées de 2009 à 2012. Ces opérations ont permis d’étudier près d’un hectare du sous-sol de l’agglomération et ont apporté de nombreuses informations inédites sur l’histoire de ce site occupé depuis 2000 ans.

Une trentaine d’archéologues sont intervenus à des degrés divers pour mener à bien les recherches de terrain, ainsi que les phases d’étude qui ont suivies. Ce long travail d’investigation a donné lieu, en 2015, à la production de neuf volumes de rapports scientifiques consignant l’ensemble des données recueillies. Depuis, plusieurs conférences ont permis de communiquer sur les découvertes effectuées qui, depuis le printemps 2021, font l’objet d’une exposition présentée au musée de Souvigny jusqu’en octobre 2022.

Parmi les résultats les plus intéressants, certains retiennent l’attention plus que d’autres et méritent de ce fait d’être mis en exergue. Le texte qui suit, loin d’être exhaustif, met donc l’accent sur ceux-ci, tout en gardant à l’esprit que ces données ne constituent qu’un petit nombre de pièces d’un très grand puzzle archéologique dont la reconstitution nécessitera encore de très nombreuses années de recherches.

Des vestiges antiques témoignent de l’ancienneté de l’occupation du site

D’importantes zones d’ombre subsistent encore sur la nature de la première occupation du site. Mais la découverte de tessons de céramiques caractéristiques et d’une monnaie arverne (petit bronze à la légende VERCA) témoigne bien d’une présence humaine à Souvigny depuis la fin de la période gauloise et/ou le tout début de l’époque gallo-romaine. Ces informations permettent désormais de faire remonter l’origine du site à la période augustéenne durant laquelle ce coteau a pu accueillir une ou plusieurs fermes constituant des points de fixation du peuplement à long terme.

Monnaie gauloise

En effet, les lieux continuent d’être au moins fréquentés, sinon habités, durant les premiers siècles de notre ère, comme l’attestent les monnaies et les nombreux tessons de céramiques gallo-romaines mis au jour. Les rares structures datant de cette période comprennent deux fossés parallèles, espacés de 2,60 m, qui devaient border un chemin gravissant le coteau en longeant un petit ruisseau.

Au regard de la quantité d’objets se rapportant à cette époque, il est certain que l’occupation antique ne se limitait pas à ce simple chemin. Jusqu’à présent, les recherches n’ont pas permis de déterminer si le site abritait alors un domaine agricole, une nécropole, ou tout autre type d’implantation (sanctuaire, établissement routier, petite agglomération…). Vu leur importance, les travaux réalisés durant l’époque médiévale pourraient avoir fait disparaître une partie des aménagements antiques. Mais l’absence totale de trace de ces derniers dans la partie sud du centre ancien invite à penser que les vestiges de cette période, s’ils sont conservés, se situeraient plutôt dans la partie haute du bourg actuel où aucune intervention archéologique n’a jamais été réalisée.

 

Un établissement mérovingien sous les vestiges de la villa carolingienne

La documentation recueillie est beaucoup plus fournie pour les premiers siècles du Moyen Âge. L’époque mérovingienne est notamment illustrée par la découverte, en plein centre de l’agglomération, de sols aménagés et de constructions sur poteaux (bâtiment et possible palissade) qui sont probablement en rapport avec un établissement d’une certaine importance.

L’étude des pollens identifiés dans les niveaux de cette période indique que le paysage autour du site était déjà largement déboisé et qu’il abritait notamment des cultures céréalières et des prairies. La présence inattendue de pollens de chanvre dans certains échantillons révèle que, dans ce secteur géographique, la culture de cette plante – permettant notamment la fabrication de fibres textiles et de cordages – a dû débuter au moins durant cette période. Si la vallée de la Queune offre, en effet, des terrains qui se prêtent bien à ce type de plantation, l’ancienneté de cette attestation mérite d’être soulignée, car elle permet de penser que la culture du chanvre a pu jouer un rôle important dans l’économie locale dès le début du Moyen Âge, bien avant les périodes moderne et contemporaine lors desquelles cette activité agricole était largement développée dans la région.

L’établissement mérovingien semble être à l’origine de la villa carolingienne dont l’existence est attestée par une charte établie vers 915/920 à l’occasion de la donation de cette propriété à l’abbaye de Cluny. Les vestiges en rapport avec cette villa sont nombreux et du plus grand intérêt. En premier lieu, ils apportent la preuve que cet établissement était fortifié par un imposant fossé d’enceinte, longé d’un talus interne, peut-être surmonté par une palissade. En second lieu, ils renseignent sur la présence de différentes constructions parmi lesquelles une cuisine, probablement liée à la résidence du propriétaire des lieux, un certain Aymard, plus ancien ancêtre connu de la famille des Bourbons.

Ce bâtiment, remarquablement bien conservé, a livré des données tant sur l’équipement qui lui était attaché (cheminée, moulin rotatif manuel, disque en grès peut-être destiné à faire cuire des galettes et des pains) que sur les céramiques utilisées (pots à cuire, vases à réserve et cruches) ou les produits alimentaires travaillés. En effet, les analyses des restes de graines brûlées mis au jour dans le sol en terre de ce bâtiment trahissent la présence d’une assez grande variété de céréales (avoine, millet, seigle, blé nu et orge), mais aussi de légumineuses (gesse, pois, vesce, lentille et féverole), ainsi que celle de produits issus de ramassage et de cueillette (noix, noisettes et baies de sureau).

Coupe-en-verre-X-XIIe-s.

Plusieurs des niveaux carolingiens analysés ont également livré des restes de pépins de raisin qui attestent que la vigne était bien cultivée dans les environs au moins à partir de cette période. À l’instar du chanvre, cette culture a dû jouer un rôle indéniable dans le développement économique de l’agglomération.

 

L’évolution du site à partir de la seconde moitié du Xe siècle

L’implantation du prieuré clunisien dans la moitié sud de la villa dans le courant du Xe siècle a entraîné une réorganisation du site et le déplacement probable de la résidence seigneuriale dans la partie nord de l’établissement, dans le quartier où se trouvent aujourd’hui les vestiges du château datant de la fin du Moyen Âge. Le cœur de l’agglomération est alors investi par des espaces funéraires renfermant des sépultures inhumées soit dans des contenants monoxyles (troncs d’arbres évidés), soit dans des coffrages en bâtière constitués d’un assemblage de planches de chêne.

La bonne conservation des bois archéologiques est un phénomène qui n’est pas si fréquent ; ces vestiges documentant de manière remarquable, non seulement les formes des contenants funéraires, mais aussi les constructions sur poteaux et autres aménagements en bois omniprésents dans la ville médiévale. Ainsi, ont été mis au jour plusieurs gros poteaux à peine équarris, d’une cinquantaine de centimètres de diamètre, appartenant aux structures porteuses de bâtiments. Des fosses, munies de cuvelages en planches de chêne, témoignent, quant à elles, de la présence de latrines.

La structuration de la cité se manifeste par la construction, dans le courant du XIe siècle, d’une chaussée empierrée à l’aide de blocs calcaires, celle-ci allant constituer, jusqu’au XVIIIe siècle, l’axe principal de circulation traversant la ville du nord-est au sud-ouest. Les recharges successives de cette voie forment un empilement de couches de près de 1,50 m de hauteur dont l’état de conservation est remarquable, notamment dans le secteur de la rue de la Cure où elle matérialisait une sorte de zone frontière entre le pôle religieux, au sud, avec l’ensemble prieural et le pôle seigneurial, au nord, autour du château des Bourbons.

Églises et cimetières au milieu de la ville médiévale

L’époque romane voit la construction de différents lieux de culte, tant dans l’enceinte du prieuré que dans le reste de la ville. Dans le courant du XIe siècle, l’église prieurale devient un haut lieu de pèlerinage du fait de la présence du tombeau abritant les restes de deux abbés de Cluny décédés à Souvigny, saint Mayeul et saint Odilon. La venue de nombreux pèlerins a sans aucun doute participé au développement de l’agglomération. La découverte de coquilles Saint-Jacques dans plusieurs tombes confirme que la ville accueillait bien des voyageurs, dont certains s’étant déjà rendus à Compostelle (Espagne) avant de venir – ou revenir – en Bourbonnais.

Durant les XIe et XIIe siècles, les cimetières continuent de se développer dans le cœur même de la ville, notamment dans la zone comprise entre l’église prieurale et l’église Saint-Marc où près de 200 tombes ont été étudiées parmi la multitude qui doit encore s’y trouver. À partir du XIe siècle, l’usage du bois dans les sépultures se fait plus discret et semble se limiter à des planches de couverture disposées au dessus de simples fosses, à l’instar des cas très bien documentés découverts en 2010 dans le cimetière Notre-Dame de Montluçon. Quelques individus, sans doute les plus aisés et/ou les plus respectés, sont alors inhumés dans des coffres maçonnés, voire dans des cuves de sarcophages en grès mérovingiens remployées.

Coffrage sépulcral

Les vivants réinvestissent progressivement le centre ancien

Au tournant des XIIe et XIIIe siècles, la majeure partie des espaces funéraires, qui s’étendaient au cœur même de la ville, sont délaissées au profit du grand cimetière occupant les abords septentrionaux de l’ensemble prieural. L’emprise de cette grande aire funéraire se voit même réduite à l’ouest où s’implante, le long de la rue principale, une série d’habitations.

À l’arrière de l’une d’entre elles, un puits creusé au XIe ou XIIe siècle a été mis au jour. La fouille de celui-ci a livré les restes des membres inférieurs d’un homme adulte déposé, en position presque verticale, contre la paroi du puits, juste avant son comblement intervenu dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il est difficile de croire que la mort de cet individu ait été naturelle, d’autant que les conditions de dépôt du corps indiquent que l’on a probablement cherché à le cacher.

Quelques centimètres sous les ossements humains, les sédiments boueux remplissant le fond du puits recelaient les restes d’une coupe en verre très fragmentée et dégradée qui a pu être consolidée et partiellement remontée par un laboratoire spécialisé. Cet objet, datable d’une période comprise entre les Xe et XIIe siècles, correspond à un type de production assez rare – moins d’une dizaine d’exemplaires étant recensés en Europe – qui se caractérise par l’utilisation de deux types de verre : un verre potassique s’altérant rapidement pour la coupe et un verre sodique beaucoup plus résistant pour les filets décoratifs.

Les vestiges d’habitations observés dans différents secteurs du centre ancien attestent bien que des constructions prennent progressivement le pas sur les anciens cimetières. Cette réaffectation des espaces funéraires va de pair avec une densification du bâti, phénomène sans doute lié à l’accroissement de la population et de la pression foncière. Certains auteurs signalent, en effet, qu’au XIe siècle, la ville était à l’étroit dans son enceinte.

Les derniers grands aménagements avant le déclin de l’agglomération

Si les traces de la première enceinte urbaine aménagée en remplacement de la fortification carolingienne sont très lacunaires, en revanche, les fouilles ont permis de découvrir les vestiges d’une portion d’enceinte palissadée construite vers l’an 1100 qui pourrait bien témoigner d’une extension de l’agglomération vers l’ouest. Cet aménagement était constitué de troncs de chêne, d’une cinquantaine de centimètres de diamètre, alignés le long d’un large fossé et bordés, à l’intérieur, par une maçonnerie pouvant correspondre à un chemin de ronde.

Les agrandissements successifs des défenses de l’agglomération conduisent à la construction, à partir du XIIIe siècle, d’une nouvelle enceinte en pierre, très vaste, dont subsistent encore de rares tronçons et une tour d’angle. Mais il semble que cet ouvrage ait été quelque peu surdimensionné, plusieurs quartiers englobés par celui-ci n’ayant sans doute jamais été bâtis.

En fait, le déclin de la ville s’amorce durant les derniers siècles du Moyen Âge, dans un contexte troublé, notamment par la guerre de Cent Ans et par de nombreuses crises épidémiques. Le développement de la proche agglomération de Moulins a également dû participer à ce phénomène, même si Souvigny garde à l’époque une relative importance spirituelle, comme en témoigne le choix qu’ont fait plusieurs membres de la famille des Bourbons qui ont tenu à s’y faire inhumer.

La richesse et l’intérêt des vestiges mis au jour lors des quatre années d’intervention sur ce site permettent de reconsidérer son histoire et son évolution en apportant de nouvelles données notamment, mais pas seulement, sur les premiers siècles du Moyen Âge durant lesquels la ville a pris son essor.

Du fait de l’extrême rareté des archives locales, ces découvertes se révèlent irremplaçables. De surcroît, elles rappellent que les traces laissées par nos ancêtres sont aussi précieuses que fragiles et qu’elles méritent d’être au moins protégées, à défaut de pouvoir être étudiées, car elles sont les seules encore susceptibles d’enrichir les connaissances sur l’origine des lieux de vie que nous occupons aujourd’hui.

Pour en savoir plus

Bibliographie

Sophie LIEGARD : Souvigny, secrets de fouille. Archéologie urbaine à Souvigny,

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